Géronimots

dimanche 11 janvier 2015

JE SUIS CHARLIT

                                                         
                                                     
Au soir de cette magnifique manifestation ramifiée dans toute la France, et en Europe, et même plus loin, retrouvons l'ironie voltairienne, qui est à la source et à la pointe de l'esprit français. Autant Rousseau, en vrai Tartuffe et/ou en profond névrosé, aura pu sombrer dans une obscène bêtise obscurantiste : "Je hais les livres", "la lecture est le fléau de l'enfance" - lui qui est devenu célèbre par ses livres ! -, autant Voltaire n'aura jamais cessé de faire l'éloge de la lecture, comme dans ce texte où il feint de la dénoncer, et de déplorer l'invention qui la démocratise : l'imprimerie. Se retrancher dans une ... imprimerie, à Dammartin-en-Goële, aura été fatal, c'est normal, aux frères Kouachi, les deux tueurs du voltairien, et rabelaisien, Charlie-Hebdo
      Ici Voltaire vise prioritairement et explicitement un obscurantisme d'obédience musulmane dans une variante ottomane qui, avec Erdogan, revient en Turquie, comme ailleurs, au goût du jour. Une exacte application de cet obscurantisme, que nous ne dirons pas musulman, mais islamiste, c'est aujourd'hui la secte terroriste Boko-Haram ("Haram" versus "Halal"), que l'on traduit par : "l'éducation occidentale est un péché". De même, naguère, la prétendue Révolution culturelle c'est-à-dire anti-culturelle du président Mao, visait-elle à détruire tout l'héritage lettré chinois (et physiquement les lettrés, au mieux à les "rééduquer"), avec l'approbation  enthousiaste des leaders intellectuels français des seventies, dont l'inévitable Sartre : ou comment une certaine intelligence, ou plutôt brillance,  jointe au désir de croire (libido credendi, dirons-nous) et de dominer (libido dominandi), et au total déni de la réalité (ces gens-là ne voulaient rien savoir de la Chine réelle, que dévoilait le grand sinologue Simon Leys), promet et promeut l'exercice triomphant et savant de la bêtise : le petit livre rouge, ou la rougeur de la honte qui aurait dû monter au front de ses thuriféraires. 
   Les grandes religions du Livre (Bible ou Coran) offrent ce danger ou ce risque de substituer à l'immense pluralité des livres, l'unicité et la sacralité du Livre, avec à la clé, par exemple, l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie (et tout récemment, dans certaines de nos banlieues, de quelques écoles et bibliothèques) ou, plus tard, l'ubuesque invention vaticane de l'Index librorum probibitorum. L'alternative extrême étant : l'interdiction de tous les livres (Fahrenheit 451, Joussouf-Chéribi)  /  l'obligation d'UN livre puisqu'il est LE Livre.

                      
                 Voltaire  De l'horrible danger de la lecture (1765)

Nous Joussouf-Chéribi, par la grâce de Dieu mouphti du Saint-Empire ottoman, lumière des lumières, élu entre les élus, à tous les fidèles qui ces présentes verront, sottise et bénédiction.

Comme ainsi soit que Saïd-Effendi, ci-devant ambassadeur de la Sublime-Porte vers un petit État nommé Frankrom, situé entre l’Espagne et l’Italie, a rapporté parmi nous le pernicieux usage de l’imprimerie, ayant consulté sur cette nouveauté nos vénérables frères les cadis et imans de la ville impériale de Stamboul, et surtout les fakirs connus par leur zèle contre l’esprit, il a semblé bon à Mahomet et à nous de condamner, proscrire, anathématiser ladite infernale invention de l’imprimerie, pour les causes ci-dessous énoncées.

1° Cette facilité de communiquer ses pensées tend évidemment à dissiper l’ignorance, qui est la gardienne et la sauvegarde des États bien policés.

2° Il est à craindre que, parmi les livres apportés d’Occident, il ne s’en trouve quelques-uns sur l’agriculture et sur les moyens de perfectionner les arts mécaniques, lesquels ouvrages pourraient à la longue, ce qu’à Dieu ne plaise, réveiller le génie de nos cultivateurs et de nos manufacturiers, exciter leur industrie, augmenter leurs richesses, et leur inspirer un jour quelque élévation d’âme, quelque amour du bien public, sentiments absolument opposés à la saine doctrine.

3° Il arriverait à la fin que nous aurions des livres d’histoire dégagés du merveilleux qui entretient la nation dans une heureuse stupidité. On aurait dans ces livres l’imprudence de rendre justice aux bonnes et aux mauvaises actions, et de recommander l’équité et l’amour de la patrie, ce qui est visiblement contraire aux droits de notre place.

4° Il se pourrait, dans la suite des temps, que de misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, mais punissable, d’éclairer les hommes et de les rendre meilleurs, viendraient nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir de connaissance.

5° Ils pourraient, en augmentant le respect qu’ils ont pour Dieu, et en imprimant scandaleusement qu’il remplit tout de sa présence, diminuer le nombre des pèlerins de la Mecque, au grand détriment du salut des âmes.

6° Il arriverait sans doute qu’à force de lire les auteurs occidentaux qui ont traité des maladies contagieuses, et de la manière de les prévenir, nous serions assez malheureux pour nous garantir de la peste, ce qui serait un attentat énorme contre les ordres de la Providence.

A ces causes et autres, pour l’édification des fidèles et pour le bien de leurs âmes, nous leur défendons de jamais lire aucun livre, sous peine de damnation éternelle. Et, de peur que la tentation diabolique ne leur prenne de s’instruire, nous défendons aux pères et aux mères d’enseigner à lire à leurs enfants. Et, pour prévenir toute contravention à notre ordonnance, nous leur défendons expressément de penser, sous les mêmes peines; enjoignons à tous les vrais croyants de dénoncer à notre officialité quiconque aurait prononcé quatre phrases liées ensemble, desquelles on pourrait inférer un sens clair et net. Ordonnons que dans toutes les conversations on ait à se servir de termes qui ne signifient rien, selon l’ancien usage de la Sublime-Porte.

Et pour empêcher qu’il n’entre quelque pensée en contrebande dans la sacrée ville impériale, commettons spécialement le premier médecin de Sa Hautesse, né dans un marais de l’Occident septentrional; lequel médecin, ayant déjà tué quatre personnes augustes de la famille ottomane, est intéressé plus que personne à prévenir toute introduction de connaissances dans le pays; lui donnons pouvoir, par ces présentes, de faire saisir toute idée qui se présenterait par écrit ou de bouche aux portes de la ville, et nous amener ladite idée pieds et poings liés, pour lui être infligé par nous tel châtiment qu’il nous plaira.

Donné dans notre palais de la stupidité, le 7 de la lune de Muharem, l’an 1143 de l’hégire.


1 commentaire:

  1. "Se retrancher dans une imprimerie aura été fatal et c'est normal aux frères Kouachi" moi je trouve ça excellent.
    Merci aussi de nous permettre de relire Voltaire, Montesquieu...Ca lave le cerveau, ça fait du bien.

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