Géronimots

dimanche 8 février 2015

LE LIVRE


Nonobstant sa posture relax, cet homme attendait trop, beaucoup trop de la lecture de son roman de gare, genre Musso, genre Levy (respectivement 18 et 33 millions d'exemplaires vendus  en 36 et 40 langues), il mettait trop d'intensité dans son rapport aux signes, lesquels, évidemment, n'auront pas tenu le choc et les voici qui apeurés, désemparés, décrochent, dévalent, tombent en poudre sur la personne même du lecteur qui, semble-t-il, n'en continue pas moins son affrontement avec le périssable objet livresque, comme s'il ne désespérait pas tout à fait d'un regain, d'une reprise, d'une plus honorable tenue des signes, des millions de signes de son page turner, comme on dit en Amérique : il est à craindre, hélas, que s'il persiste à les tourner, les pages, le processus ne fera que s'aggraver, le malheureux bouquin que se désimprimer avec toujours plus d'élan, presque d'enthousiasme, si l'on nous permet cet animisme, à choir en noire poudreuse avalanche sur l'imprudent ou l'inconséquent lecteur qui, si encore et encore il s'obstine, s'il ne veut pas voir ce qu'il en est de ce work in progress dont son attente excessive aura été la cause, pourrait bien finir par se retrouver, non plus saupoudré, mais littéralement enfoui sous les millions ou les milliards de noirs petits signes qui peut-être, à la faveur de leur chute, comme par l'effet d'un sournois clinamen, s'entraccrochaient et, de là, multipliaient jusqu'à produire cette chape noire recouvrant notre homme tout entier sauf, par l'effet d'un sursaut ultime, son bras levé comme celui de la Liberté, brandissant au-dessus du noir amas, non pas un flambeau, mais un livre, mais blanc : un livre tout blanc, aux pages toutes blanches tel un défi pour quelque horrible travailleur qui viendrait à se présenter.













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