Géronimots

vendredi 13 mars 2015

TWINS

A peu de temps de là, craignant que la promiscuité de la vie commune n'en vienne à dégrader leur amitié ou que, fort différemment, elle ne prenne un tour que les bonnes moeurs réprouvent, ils optèrent pour des habitats distincts, pourvu que suffisamment proches : d'où ces deux hautes étroites maisons, à peine séparées par un vide interstitiel, et parfaitement identiques. Quant à savoir laquelle habiterait Bouvard, laquelle Pécuchet, impossible de répondre à cette question! Ils avaient bien envisagé de s'en remettre à un tirage au sort, mais l'irrationalité de cette méthode froissait leur Weltanschauung. Moyennant quoi, dans l'attente de trouver une issue à cette aporie, ils décidèrent de camper juste en face de leurs deux petites maisons jumelles, dans l'une de ces tentes dites "canadiennes" où ils étaient si à l'étroit qu'ils ne cessaient, la nuit, de rouler l'un sur l'autre et, pelotonnés dans leurs duvets, de rouler des idées de meurtre qui, s'ils s'endormaient enfin, les poursuivraient dans leurs cauchemars où l'un abattait sur le crâne de l'autre la poêle où, sur leur camping-gaz, ils se faisaient deux oeufs au plat, tandis que l'autre, au même instant, s'étant saisi de la casserole dévolue à la cuisson des pâtes, procédait de même et au même instant ils se réveillaient en hurlant, se rencognaient dans leurs duvets en grommelant, et l'aube grise les trouverait hagards, épuisés, découragés, ne récupérant un peu de joie de vivre qu'à la vue, ouvrant leur tente, de leurs deux maisonnettes jumelles dont un jour, peut-être, ils auraient, chacun, la jouissance de l'une, ou de l'autre.











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