Le turbulent Paul McCarthy vient de frapper
un grand coup place Vendôme, à Paris, en déployant à même le pavé de ce temple
du luxe joailler son monumental Linceul pour l’Art Contemporain. MM.
Pinault et Arnaud ont déjà sorti le porte-monnaie pour tenter, l’un comme
l’autre, l’un contre l’autre, de se porter acquéreurs d’une œuvre qui a déjà
commencé de déchaîner les passions et de nourrir les spéculations, non
seulement financières, s’il est vrai que les deux milliardaires auraient déjà
fait des offres à hauteur de quelque 100 millions d’euros (soit un peu plus du
double du Balloon Dog orange de Jeff
Koons), mais esthétiques, métaphysiques, sociétales, politiques, théologiques.
La révolution verte que semble promettre en ses plis le Linceul ne va pas manquer de froisser maintes frileuses consciences,
inquiètes de l’extraordinaire audace, encore qu’énigmatique, de cette grandiose
réalisation. Les tenants et fervents les plus optimistes de l’art contemporain
se montrent, quant à eux, fous de joie, qui voient dans le Linceul l’enveloppe
amniotique de quelque fabuleux Being
Beauteous lequel devrait tôt ou tard, déchirant la gangue verdâtre qui
l’enclot, paraître au jour. Quant à prédire la durée de la gestation, quant à
savoir s’il faudra compter en semaines, en mois, en années, en décennies - en siècles ? -, même ceux qui espèrent le plus en cet
avènement n’ont garde de proposer un calendrier, se suffisant de laisser
entendre qu’ils sont déjà entrés dans l’attente : « ça durera ce que ça durera », nous
confiait un quinquagénaire qui ralliant les croyants les plus résolus se
disposait à s’établir dans son sac de couchage à l’angle d’une porte cochère de
la place Vendôme, ou au pied d’une vitrine, si la maréchaussée ne l’en chasse
pas, aux fins d’entrer dans une léthargie propre à favoriser l’attente, tous
ces messieurs bientôt enfouis et presque ensevelis dans leurs sacs dont c’est à
peine si nous verrons dépasser leur chef, chauve ou ébouriffé, et sans autres
mouvements que ces frémissements nés de leurs rêves quand au
travers d’un brouillard verdâtre ils voient le Linceul se secouer, s’agiter, sous l’effort de Celui-là qui finira
bien par s’en extraire, et tant pis si à ce moment-là le cercle de nos
guetteurs, gisants comme autant de ballots contre les murs, place Vendôme,
Paris, depuis bien longtemps ne sont plus en état d’esquisser le moindre geste,
de former sur leurs lèvres desséchées la moindre expression, immobiles au fond
de leurs individuels linceuls.
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mercredi 17 décembre 2014
LINCEUL POUR L'ART CONTEMPORAIN
Libellés :
"Art-Contemporain",
Linceul
Jacques Géraud est (s'efforce d'être) écrivain. Après des études austères (hypokhâgne, khâgne, bagne, ENS de Saint-Cloud, agrégation de lettres modernes), il a jusqu'à sa retraite enseigné en lycée dans la banlieue parisienne. Il vit à Lyon. Il a publié une dizaine de livres atypiques chez P.O.L, aux PUF, chez JBZ/Hugo&Cie, à l'Arbre Vengeur, aux éditions Champ Vallon.Conférencier des Alliances Françaises en 2009 aux États-Unis et au Canada. Il a été chroniqueur sur le Huffington Post (Culture), et sur ventscontraires.net (revue collaborative du Théâtre du Rond-Point) .