Géronimots

vendredi 9 décembre 2016

BASKETS

Photo Isabelle Bonat-Luciani sur Facebook
Les lectrices et lecteurs de l'illustre Recherche n'auront pas manqué de reconnaître, non pas à son visage, masqué par ses cheveux, ni à ses fesses, dont le bon Marcel malheureusement ne nous dit que couic,  mais à ses baskets la trop délurée Albertine : "Elle  avait souvent aux pieds de curieuses chaussures très souples,  légères, montantes, en mince toile bise ou brune, offrant des rangées d'oeillets où son bon plaisir était de me faire  enfiler les lacets, longs et rouges. Assise sur un tabouret elle  me tendait son pied, elle le secouait un peu en manière de commandement et moi, à genoux dans la poussière de la digue, de m'évertuer à ces minutieux travaux dont ses trémoussements aggravaient la difficulté, redoublée par les tremblements de mes mains, soit que j'eusse la crainte, presque la terreur, que lasse de mes retardements elle ne me congédiât, ou qu'elle ne me frappât sur la caboche avec un gros roman dont je suis sûr qu'elle n'avait pas lu une ligne, mais qui la quittait rarement because les jeunes snobs du Grand Hôtel en étaient, cette année-là, entichés, ne jurant que par le nom, monosyllabique, de son filandreux auteur qui dans son peu lisible opus, surtout pour le cerveau simplifié d'Albertine, ne pouvait produire une phrase qui ne se déployât en des cascades de relatives, de conjonctives, dans les rets desquelles étaient pris des objets parfois infimes qui y acquéraient des proportions monstrueuses. J'étais tout suant et  tremblant aux pieds d'Albertine, presque pour ainsi dire entre ses guiboles, mes doigts n'arrivaient même plus à glisser les lacets dans les oeillets, je n'osais pas lever la tête de peur, quand même la torturante jeune fille n'aurait pas eu le moindre mot de réprimande, d'être soudain frappé à quelques centimètres de mes yeux, dans l'axe exact de mon regard, par la vision sans échappatoire de cette ... de cette chose qui ... que ..., dont la révélation m'aurait tué, j'en étais sûr, et chaussée de ses "baskets" aux lacets traînant dans la poussière elle se lèverait, gracieusement m'enjamberait, sans un regard pour mes yeux vides, grand ouverts, qui ne voient plus, et la voilà qui court vêtue et légère gambade sur la digue en sifflotant, laissant après soi mon jeune cadavre dont c'est à peine si ma pauvre grand-mère accourue réussirait - mais à quoi bon ? - , à force de massage cardiaque et de bouche à bouche, à le ranimer.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire