Géronimots

dimanche 27 septembre 2015

UN BALCON A VENISE

Sans doute aura-t-on déjà reconnu sur ce document le fameux Marcel Proust, qui fuyant la légion de ses fans n'a pas trouvé mieux que d'aller se planquer à Venise, scrutant d'un oeil inquiet, du fond de son fauteuil de rotin, les escadrilles de gondoles qui, dès qu'il sera repéré, cingleront vers son hôtel, et ce sera l'assaut des innombrables proustiens et plus encore proustiennes, bien plus dangereusement excitées peut-être que leurs collègues masculins, tant et si bien qu'à peine auront-elles franchi la balustrade, nous les verrons tomber sur leur dieu qui en cinq sec sera dépouillé de son melon, de son veston, de son plastron, de ses bottines, de ses boutons de manchette - heureux s'il réussit à sauver les poils de sa moustache ! -, et laissé tout pantelant sur le plancher du balcon cependant que dans les diffluentes gondoles ses adoratrices serrent sur leur sein une relique, bordure du chapeau ou manche de la chemise, et que déjà le grand homme, encore commotionné, s'est laissé retomber en caleçon, tout de ce qui lui reste de sa vêture, sur le fauteuil de rotin pour, se faisant de ses genoux un écritoire, entreprendre le récit de l'épisode qui cent cinquante pages plus loin, à la lueur dorée de la lune, ou rouge de la super-lune s'il y a éclipse spéciale, se poursuivra sous la plume fébrile du maestro, entrecoupé de descriptions en veux-tu en voilà et de considérations sur l'histoire troublée de la Sérénissime et les abîmes du coeur féminin.

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